| L’objet livre. |
|
|
|
|
Tu ne dis rien ? Te voilà plus muet qu’un poisson ! Mais ta vie est connue, et l’on n’a rien de beau à en dire. Une haine sauvage, comme on dit, environne de toutes parts tes mœurs éhontées. Ah ! si les livres produisent de pareils effets, il faut les fuir d’une fuite éternelle. »[1]
Cette remontrance de Lucien, certes tirée de son contexte, assène avec vigueur des questions dont seul le vocabulaire a vieilli. Au fil du temps, le codex a supplanté le rouleau, le livre a cessé d’être acheté au copiste à un prix fixé par la qualité du travail, il a virtuellement quitté le domaine de l’artisanat pour celui de l’industrie en raison des techniques de (re)production, il ne s’achète plus nu chez le libraire pour être habillé d’une couverture chez le relieur, et, à de rares exceptions près, il s’offre toutes pages ouvertes au lecteur qui n’est plus tenu de l’effeuiller avec une concupiscence désuète… Par-delà ces multiples changements, le livre continue de n’exister qu’à travers sa matérialité. Cette matérialité doit-elle n’être qu’ moyen de consulter l’œuvre, ou peut-elle devenir une fin en soi ? Si nous désirons Lucien et d’autres auteurs dans nos bibliothèques, c’est bien sûr pour leur pensée, leur langue, leur art. Mais ne jubilons-nous pas de les posséder (sic) sous une couverture attirante, sur des pages agréables au toucher, dans une édition qui vieillira avec nous, voire mieux que nous ? Dans le même ordre d’idées mais dans d’autres styles, ne sommes-nous pas bien aise de les emmener en vacances ou aux bains dans des éditions bon marché, de les consulter en version électronique sur notre ordinateur ou, pour les plus up to date d’entre nous, sur notre e-book ? C’est un fait : de nos jours, un même ouvrage peut être publié sous une diversité de formats censés rencontrer une diversité d’usages. Cette déclinaison de la publication est-elle un danger ou une opportunité pour le monde de l’édition ? Sont-ce les mêmes ouvrages qui en bénéficient au détriment d’autres, éventuellement sur des critères inavouables ? Les différents formats disponibles sont-ils complémentaires ou concurrents ? Enfin, et ceci rejoint la question des bibliothèques électroniques, quel(s) sens prennent dans ce cadre les concepts d’acquisition… et de vertu ? [1] Lucien de Samosate, Contre un ignorant bibliomane, 16, in Oeuvres complètes. Traduction nouvelle avec une introduction et des notes par Eugène Talbot, Paris : Hachette, 1866, version électronique disponible sur le site consacré à l’Antiquité gréco-latine par M. Ph. Remacle :http://www.remacle.org/ |